Le dessin est-il une forme de méditation ?

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Image par Schorsch de Pixabay

A l’heure de l’omniprésence des IA, de la recherche de perfection et d’idéalisme dans les représentations de notre monde (largement influencé par le courant artistique de l’hyperréalisme1) prenons le temps de s’interroger sur ce que le dessin nous apporte à nous en tant qu’être humain.

Old Couple on a beach, Sculptures en résine, Duane Hanson, 1995

Est-il simplement une quête de représentation parfaite ? Dans quel état nous trouvons nous lorsque nous dessinons ?

Les dessins hypnotiques

La confection des mandala de sable par les moines tibétains est un art sacré. Après souvent plusieurs mois de confection les mandala sont détruits. Ils représentent le caractère éphémère et l’immatérialité de l’existence

Les mandalas de sable, de la création à la destruction (les vidéos d’Anyssa)

La pratique de Zentangle®(basé sur des motifs aléatoires) ou de Mandala (basé sur le cercle) en coloriage ou en dessin amène clairement à une forme de méditation. Ces formes répétitives géométriques et hypnotiques nous amènent par essence même à une forme de conscience modifiée. Et cet état modifié de conscience peut même amener jusqu’à la transe. On retrouve notamment ces motifs dans l’art du tissage. Le tissage, n’est pas seulement considéré comme une activité manuelle, mais aussi comme une activité spirituelle, comme un moyen de changement d’état pour rentrer en transe.

La symbolique est formulée via la maïeutique permettant à la tisseuse de se confier à son tapis. Le tissage possède ainsi une vertu lénifiante. C’est à travers son corps que l’artiste-artisane essaie d’obtenir un équilibre psychique à l’aide de rites de transe thérapeutique. La transe représente une catatonie instantanée, une totale perte de conscience induite par la pratique de rituels spécifiques (…)
L’intime entre corps féminin et corps du métier à tisser N.Rouma, 2021. Université Aix Marseille

Dessiner modifie notre état de conscience. Il permet un état proche de celui de la méditation. Qui n’a jamais été surpris en regardant l’heure alors qu’il croyait dessiner depuis seulement 5 minutes de voir qu’il s’est passé près d’une heure.
Lors du dessin (si on est en good mood) notre cerveau droit prend le relais. Dans cette vie frénétique gouvernée majoritairement par le cerveau gauche (rationalité du temps, vitesse, logique etc.) notre cerveau droit s’atrophie et nous sommes empêchés de savoir comment vraiment regarder les choses. De prendre le temps de regarder notre univers.

Le dessin, un voyage dans le temps et l’espace

Si vous êtes dessinateur et que vous avez fait l’expérience d’aller dessiner in situ (sur place) vous aurez eu la chance expérimenter cette incroyable sensation de se sentir connecté à 200% à votre environnement. L’air, la lumière, les bruits, les odeurs, les gens que vous allez croiser, tout prend une autre « saveur ». Le fait de dessiner ouvre nos sens et nous connecte de manière hyperréaliste au monde bien réel.

Une équipe de chercheurs canadienne2 à mis en évidence les bienfaits du dessin sur le processus d’apprentissage et de mémorisation. Dessiner booste réellement nos capacités d’observation, d’analyse, d’apprentissage.

Le mouvement des urban sketchers démontre à quel point le dessin peut devenir addictif. Tels des adeptes d’une nouvelle religion universelle, vouant le dessin comme vecteur d’intronisation collective, les dessinateurs se retrouvent en clan à travers différents endroits du monde à la recherche de paysages, de villes, de rencontres… afin de remplir leur carnets de « croquis » (qui a force de pratique intensive ressemble plus parfois à des petites œuvres d’art qu’a de simples crobards…).

Le dessin de mémoire

Le dessin de mémoire est le plus intriguant. Celui qui permet de se connecter à sa mémoire.
De nombreux artistes plongent dans leur passé, dans leurs souvenirs les plus intimes pour nous raconter des morceaux entiers de leur existence. Mouvance très en pointe en BD où les autobiographies sous forme de romans graphiques pullulent (l’arabe du futur3, le poids des héros4, visa transit5, persepolis6, etc.).
Le travail du dessin permet cette incroyable plongée dans le temps et l’espace.

Prendre le temps de dessiner devient alors en soit un incroyable voyage dans le temps et l’espace de nos sens et de notre vie.

Le dessin universel

Que recherchaient nos ancêtres en gravant ou en peignant sur les murs des cavernes ?

art pariétal chamane
La grotte Lascaux

Il est tout à fait possible de dessiner un animal de mémoire. Mais il faut avoir passé beaucoup de temps avec lui, avoir longuement regarder ses yeux, son museau, ses poils. Le dessin, avant la photo, devait être un gage de mémoire par rapport à des rites de passage d’un monde à l’autre. Le dessin bien antérieur à l’écriture, est un langage universel.

On a bien entendu aussi longtemps évoqué l’aspect chamanique pour les arts pariétaux.

Quand mon chien est mort. Dans les heures qui ont suivies, je n’ai eu de cesse d’avoir envie de le dessiner. Et j’ai compris, en le dessinant, que je lui permettais d’être dans le réel, mon réel. Alors que regarder une photo me faisait seulement pleurer. Dessiner son museau, ses poils, ses moustaches le rendait à nouveau perceptible et même un peu vivant pour quelques instants.
Le dessin autorise le passage d’une émotion extrêmement forte. Mais il lie aussi un lien extrêmement intense avec le sujet qui est dessiné.
J’ai compris, et ressenti à ce moment là ce que Monet avait voulu capturer en dessinant sa femme Camille sur son lit de mort. Ce que je n’avais pas pu comprendre jusqu’alors et prenait simplement pour une curiosité artistique un peu déplacée…

Auteur inconnu, Carnet de vie

Les recherches n’ont pas encore pu élucider le mystère des peintures de la préhistoire, mais voici un point de vue intéressant qui émerge ces derniers temps:

À quoi pouvaient servir les peintures rupestres dans les grottes de la préhistoire ? Le Blob

Image par Schorsch de Pixabay

Une chose est sûre, dessiner est une action positive qui peut parfois amener à un état de conscience modifiée. Plus on est capable d’atteindre cet état là, plus on est capable de s’écarter des représentations réalistes pour aller vers des représentations plus sensitives, plus abstraites, plus artistiques, en somme : plus humaines ?…


Références et notes
  1. L’hyperréalisme est un courant artistique survenu au début du XXème siècle. Pour faire court : à partir du moment où vous vous posez la question de savoir si c’est réel, c’est que vous êtes en train de regarder une œuvre hyperréaliste… ↩︎
  2. https://www.tandfonline.com/doi/full/10.1080/17470218.2015.1094494 ↩︎
  3. L’Arabe du futur, 6 tomes, Riad Sattouf, Allary Editions ↩︎
  4. Le poids des héros, David Sala, Casterman ↩︎
  5. Visa Transit, 3 tomes, Nicolas de Crecy, Gallimard ↩︎
  6. Persepolis, Marjane Astrapi, 4 tomes, Les éditions le bord de l’eau ↩︎

Une réponse à “Le dessin est-il une forme de méditation ?”

  1. Avatar de Marie
    Marie

    Merci pour cet article très interessant. C’est vrai qu’on ne voie pas le temps passé quand on dessine ou quand on peint…

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